avril mois compte tripleAmsterdam!

Parenthèse incroyable dans le mois bien turbinant d’Avril, j’ai accompagné Jeff Pachoud à la remise du World Press Photo. Il a reçu le premier prix dans la catégorie « Sport feature », avec cette photo.

J’y suis allée pour le soutenir, assister, faire un peu la femme de l’ambassadeur au milieu de ces hommes virils mais sensibles, avec un chèche autour du cou, qui râlent mais au fond sont tendres, enfin, des photographes quoi.

Anticipant trois jours d’immersion en testostéronie, ma plus première surprise a été de constater qu’il y avait d’autres femmes présentes, et qu’elles ne jouaient pas le rôle de la femme de l’ambassadeur. Non, elles étaient sans chèche autour du cou, mais photographes quand même et super-bonnes photographes, puisqu’elles avaient remporté un world press.

Honneur aux dames! Voici donc pour commencer ma visite des gagnants 2014 du WPP, la sélection de celles dont les travaux m’ont le plus touchée, impressionnée, surprise:

Carla Kogelman a gagné le prix « observed portraits » avec une série en noir et blanc qui montre une enfance libre, folle et d’une grande sensualité.

Sara Lewkowicz, a gagné le prix »Contemporary issues » avec une série sur la violence domestique. La série est très forte, et quand la photographe en parle, elle raconte qu’une photo, qui donne sa puissance à la série, lui a été beaucoup reprochée. Un petit enfant que personne n’a pris le soin d’habiller, semble crier sur son beau-père alors que ce dernier frappe sa mère. Quelle est alors la place du photographe? Pourquoi n’est-elle pas intervenue? Pourquoi n’a t-elle protégé ni la mère ni l’enfant? La question peut être posée bien sûr, la réponse est la même que pour les photographies de guerre : le photographe a ici pour mission de témoigner. C’est ça son job, son rôle, sa mission. Bon, je vous rassure, la photographe a pris les photos puis appelé la police et les pompiers. Mais elle a d’abord pris les photos. De mon point de vue, c’est ce qu’il fallait faire.

La confiance et l’intimité

Sa série est impressionnante aussi pour ce que les photos laissent deviner de la confiance et du degré d’intimité qu’elle a noués avec les personnes qu’elle photographie.

Proximité et confiance reviennent dans travail d’Abbie Trailer-Smith (2ème prix pour les « Staged Portaits »), avec cette photo, issue de son travail : the Big O Project. Le point de départ du Big O Project est sa propre expérience de petite fille obèse. La photographe a rassemblé des extraits de ses journaux intimes, petits mots, menus de régimes et autres souvenirs de son enfance. Ainsi, elle partage avec nous ce dessin, fait par son père et qu’il avait affiché sur le frigo. On y voit une femme nue, difforme et monstrueuse à force d’être grosse. Le dessin est accompagné de cette légende : « voici la grosse femme que deviendra Abbie si elle ne cesse pas de trop manger MAINTENANT ». À ces témoignages de son enfance d’obèse, elle adjoint des photos de jeunes filles obèses, qu’elle suit dans leur quotidien.

Dernière de cette sélection exclusivement féminine, Elena Chernyshova (3ème prix de la catégorie « Daily life, series »), avec un reportage sur Norilsk, en Russie. Ville-usine fondée dans les années 30, goulag dans les années 60, Norilsk est aujourd’hui le plus grand complexe métallurgique et minier au monde. Beau, poétique, flippant, hallucinant, proche et dépaysant, son reportage propose une incroyable balade.

La place des morts

Autre découverte puissante, premier prix dans cette même catégorie « Daily Life », le travail de Fred Ramos « The Last Oustfit of the Missing » : pour aider la police et les familles à retrouver les personnes disparues, le photographe a pris, dans un dispositif simplissime, les photos de la tenue retrouvée par la police. Posées sur fond blanc, les fringues dont on voit bien qu’elles ont été portées, puis tirées, parfois souillées ou déchirées, habillent du vide. De froid et distant sur un seul cliché, le procédé finit par mettre mal à l’aise, fortement, puis en colère, perdu, comme les familles j’imagine, hantées par la question « mais putain, ils sont où, ces disparus?! Il leur est arrivé quoi?! Et pourquoi sont-ils si nombreux? Et pourquoi cela ne s’arrête-il pas?! »

À la remise de prix, le photographe a présenté un autre travail, très fort lui aussi, dont il est vain de parler tant que vous ne pouvez pas voir les photos, et hélas, en l’absence de site perso, je ne sais où vous suggérer de vous rendre. Je continue de guetter…

Enfin, que se passe-t-il quand une photo est si forte qu’elle fait le tour du monde? Pourquoi celle-ci? Qu’est-ce que cela change dans la vie d’un photographe? C’est de ça dont on a discuté, un peu, avec Philippe Lopez, l’auteur de la photo de procession après le cyclone aux Philippines, et qui a gagné le premier prix dans la catégorie « Spot News ».

Tous ceux pour qui ce prix est une première se posent d’ailleurs cette question : qu’est-ce que cela change pour moi, dans mon métier, dans ma pratique quotidienne? De ce qu’il m’a semblé percevoir ici ou là, la réponse serait: rien! Ca ne change rien, sinon que ça alimente furieusement l’envie de continuer !

Avant de vous laisser faire votre propre visite des photos du WPP, un petit lien direct sur la photo de John Steinmeyer, lauréate de l’édition 2014, qui à elle seule montre l’intention du jury de cette année, dont les choix mettent en avant un photojournalisme aux formes et sujets divers et dont le point commun est l’intérêt porté à l’autre, à ce que nous rend humains et semblables.

 
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